• LA VOIX 

     

    Une voix, une voix qui vient de si loin 
    Qu'elle ne fait plus tinter les oreilles, 
    Une voix, comme un tambour, voilée 
    Parvient pourtant, distinctement, jusqu'à nous. 

    Bien qu'elle semble sortir d'un tombeau 
    Elle ne parle que d'été et de printemps. 
    Elle emplit le corps de joie, 
    Elle allume aux lèvres le sourire. 

    Je l'écoute. Ce n'est qu'une voix humaine 
    Qui traverse les fracas de la vie et des batailles, 
    L'écroulement du tonnerre et le murmure des bavardages. 

    Et vous? Ne l'entendez-vous pas? 
    Elle dit "La peine sera de courte durée" 
    Elle dit "La belle saison est proche." 

    Ne l'entendez-vous pas? 

     

    CONTREE (1936-1940) 

    ROBERT DESNOS


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    COQ

     

    Oiseau de fer qui dit le vent

    Oiseau qui chante au jour levant

    Oiseau bel oiseau querelleur

    Oiseau plus fort que nos malheurs

    Oiseau sur l'église et l'auvent

    Oiseau de France comme avant

    Oiseau de toutes les couleurs

    Louis Aragon

     

     


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  • DSC01853 bis

     

    Le chêne, Joachim du Bellay

     

     

    Qui a vu quelquefois un grand chêne asséché

    Qui pour son ornement quelque trophée porte,

    Lever encore au ciel sa vieille tête morte,

    Dont le pied fermement n'est en terre fiché,



    Mais qui dessus le champ plus qu'à demi penché

    Montre ses bras tout nus et sa racine torte,

    Et sans feuille ombrageux, de son poids se supporte

    Sur un tronc nouailleux en cent lieux ébranché :



    Et bien qu'au premier vent il doive sa ruine,

    Et maint jeune à l'entour ait ferme la racine,

    Du dévot populaire être seul révéré :



    Qui ta chêne a pu voir, qu'il imagine encore

    Comme entre les cités, qui plus florissent ore,

    Ce vieil honneur poudreux est le plus honoré. 

                                                             

    Joachim du Bellay


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  •  crapaud

     

    Le crapaud


    Sur les bords de la Marne,
    Un crapaud il y a,
    Qui pleure à chaudes larmes
    Sous un acacia.

    - Dis-moi pourquoi tu pleures
    Mon joli crapaud ?
    -  C'est que j'ai le malheur
    De n'être pas beau.

    Sur les bords de la Seine
    Un crapaud il y a,
    Qui chante à perdre haleine
    Dans son charabia.

    - Dis-moi pourquoi tu chantes
    Mon vilain crapaud ?
    - Je chante à voix plaisante,
    Car je suis très beau,
    Des bords de la Marne aux bords de la Seine
    Avec les sirènes.

    Robert Desnos


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    chardin6

     

    Jean-Baptiste-Simeon Chardin. The Buffet. 1728.

     

     

     

    Le buffet



    C'est un large buffet sculpté ; le chêne sombre,
    Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ;
    Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre
    Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ;

    Tout plein, c'est un fouillis de vieilles vieilleries,

    De linges odorants et jaunes, de chiffons
    De femmes ou d'enfants, de dentelles flétries,
    De fichus de grand'mère où sont peints des griffons ;

    C'est là qu'on trouverait les médaillons, les mèches

    De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches
    Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.

    O buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,

    Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis
    Quand s'ouvrent lentement tes grandes portes noires.



    Arthur Rimbaud


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    grenouille036 

    La grenouille , Albert Samain

     

    En ramassant un fruit dans l’herbe qu’elle fouille,
    Chloris vient d’entrevoir la petite grenouille
    Qui, peureuse, et craignant justement pour son sort,
    Dans l’ombre se détend soudain comme un ressort,
    Et, rapide, écartant et rapprochant les pattes,
    Saute dans les fraisiers, et, parmi les tomates,
    Se hâte vers la mare, où, flairant le danger,
    Ses sœurs, l’une après l’autre, à la hâte ont plongé.
    Dix fois déjà Chloris, à la chasse animée,
    L’a prise sous sa main brusquement refermée ;
    Mais, plus adroite qu’elle, et plus prompte, dix fois
    La petite grenouille a glissé dans ses doigts.
    Chloris la tient enfin ; Chloris chante victoire !
    Chloris aux yeux d’azur de sa mère est la gloire.
    Sa beauté rit au ciel ; sous son large chapeau
    Ses cheveux blonds coulant comme un double ruisseau
    Couvrent d’un voile d’or les roses de sa joue ;
    Et le plus clair sourire à ses lèvres se joue.
    Curieuse, elle observe et n’est point sans émoi
    A l’étrange contact du corps vivant et froid.
    La petite grenouille en tremblant la regarde,
    Et Chloris dont la main lentement se hasarde
    A pitié de sentir, affolé par la peur,
    Si fort entre ses doigts battre le petit cœur.

     

    Albert Samain.

    j'ai retrouvé un livre de CM1 que j'avais étant enfant!

    Et ce poème m'est revenu,

     je ne m'en souvenais plus.


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  •   jour de pluie, winslow homer

     

    Jour de pluie, winslow Homer   (1836-1910) peintre aùméricain

     

    La Pluie


    Longue comme des fils sans fin, la longue pluie
    Interminablement, à travers le jour gris,
    Ligne les carreaux verts avec ses longs fils gris,
    Infiniment, la pluie,
    La longue pluie,
    La pluie.

    Elle s'effile ainsi, depuis hier soir,
    Des haillons mous qui pendent,
    Au ciel maussade et noir.
    Elle s'étire, patiente et lente,
    Sur les chemins, depuis hier soir,
    Sur les chemins et les venelles,
    Continuelle.

    Au long des lieues,
    Qui vont des champs vers les banlieues,
    Par les routes interminablement courbées,
    Passent, peinant, suant, fumant,

    La longue pluie
    Fine et dense, comme la suie.
    En un profil d'enterrement,
    Les attelages, bâches bombées ;
    Dans les ornières régulières
    Parallèles si longuement
    Qu'elles semblent, la nuit, se joindre au firmament,
    L'eau dégoutte, pendant des heures ;
    Et les arbres pleurent et les demeures,
    Mouillés qu'ils sont de longue pluie,
    Tenacement, indéfinie.

    Les rivières, à travers leurs digues pourries,
    Se dégonflent sur les prairies,
    Où flotte au loin du foin noyé ;
    Le vent gifle aulnes et noyers ;
    Sinistrement, dans l'eau jusqu'à mi-corps,
    De grands boeufs noirs beuglent vers les cieux tors ;

    Le soir approche, avec ses ombres,
    Dont les plaines et les taillis s'encombrent,
    Et c'est toujours la pluie

    La longue pluie,
    La pluie - et ses fils identiques
    Et ses ongles systématiques
    Tissent le vêtement,
    Maille à maille, de dénûment,
    Pour les maisons et les enclos
    Des villages gris et vieillots :
    Linges et chapelets de loques
    Qui s'effiloquent
    ,
    Au long de bâtons droits ;
    Bleus colombiers collés au toit ;
    Carreaux, avec, sur leur vitre sinistre,
    Un emplâtre de papier bistre ;
    Logis dont les gouttières régulières
    Forment des croix sur des pignons de pierre ;
    Moulins plantés uniformes et mornes,
    Sur leur butte, comme des cornes

    Clochers et chapelles voisines,
    La pluie,
    La longue pluie,
    Pendant l'hiver, les assassine.

    La pluie,
    La longue pluie, avec ses longs fils gris.
    Avec ses cheveux d'eau, avec ses rides,
    La longue pluie
    Des vieux pays,
    Éternelle et torpide !

    Emile Verhaeren (1855-1916)


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  • Image1-copie-1

     

    Soleil couchant

    Les ajoncs éclatants, parure du granit,
    Dorent l'âpre sommet que le couchant allume;
    Au loin, brillante encor par sa barre d'écume,
    La mer sans fin commence où la terre finit.

     

    A mes pieds, c'est la nuit, le silence. Le nid
    Se tait, l'homme est rentré sous le chaume qui fume;
    Seul, l'Angélus du soir, ébranlé dans la brume,
    A la vaste rumeur de l'Ocean s'unit.

     

    Alors, comme du fond d'un abîme, des traînes,
    Des landes, des ravins, montent des voix lointaines
    De pâtres attardés ramenant le bétail.

     

    L'horizon tout entier s'enveloppe dans l'ombre,
    Et le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre,
    Ferme les branches d'or de son rouge éventail.

     

    José-María de Heredia

     


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    L'âge de la mer , de Pierre Ménanteau

     

    La mer ressemble aux vieilles gens
    Qui se répètent très souvent.

    C'est surtout dans les mois d'été
    Qu'elle se met à rabâcher.

    Elle dit l'heure de la plage,
    Elle dit l'heure du bronzage,

    Elle dit: je monte, je baisse,
    Elle parle, parle sans cesse

    Et fait de l'écume en parlant,
    Et malgré tout on s'émerveille

    Qu'elle soit jeune en étant si vieille:
    Ses rides lui viennent du vent.

     

     

       Pierre Ménanteau1895 1992


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    La Famille .

     

    La mère fait du tricot
    Le fils fait la guerre
    Elle trouve ça tout naturel la mère
    Et le père qu'est-ce qu'il fait le père?
    Il fait des affaires
    Sa femme fait du tricot
    Son fils la guerre
    Lui des affaires
    Il trouve ça tout naturel le père
    Et le fils
    Qu'est-ce qu'il trouve le fils?
    Il ne trouve absolument rien le fils
    Le fils sa mère fait du tricot son père des affaires lui la guerre
    Quand il aura fini la guerre
    Il fera des affaires avec son père
    La guerre continue la mère continue elle tricote
    Le père continue il fait des affaires
    Le fils est tué il ne continue plus
    Le père et la mère vont au cimetière
    Ils trouvent ça naturel le père et la mère
    La vie continue la vie avec le tricot
    la guerre les affaires
    Les affaires la guerre le tricot la guerre
    Les affaires les affaires et les affaires
    La vie avec le cimetière.

     

    Jacques Prévert(1900-1977)


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